
Enseigne eclatée
Umberto Eco nous avait mis en garde, il y a longtemps déjà : nous sommes
en train de retourner au Moyen Âge, d’abandonner le linguistique
et le discursif au profit d’images dont nous sommes submergés comme
par un raz de marée de symboles, de signifiants. Le célèbre linguiste
et écrivain italien avait mille fois raison, comme nous le savons aujourd’hui,
du moins en ce qui concerne notre quotidien numérique. Dans le domaine
des arts, en revanche, c’est l’inverse qui s’est produit tout un temps, à savoir
une étroite conjonction entre image et langage, une « linguistisation » de l’art,
une grammaticalisation et une structuration des images. Les combinaisons
photo-texte en tant que stratégie artistique n’étaient plus une pratique
marginale. Depuis les dadaïstes et les constructivistes, le procédé a dépassé
la distinction traditionnelle entre image et langage. Photo et texte entrent
dans une relation dialectique qui amplifie les composantes de critique sociale,
narratives, analytiques ou poétiques de l’image. Qu’on songe à On Kawara,
Joseph Kosuth, Jenny Holzer ou Giulio Paolini.
Dans la langue d’aujourd’hui, on pourrait qualifier la démarche
de Jim Goldberg de collaboration, d’inclusion, d’implication de la personne
photographiée. Il documente les gens d’une manière engagée, proche
et personnelle. Puis il leur donne la possibilité de réagir : ils écrivent, à côté
de la photo ou directement dessus, leur histoire, leurs pensées
ou leur commentaire sur leur portrait. Les idées de Jim Goldberg se mélangent
ainsi à celles des portraiturés. Comme on peut le constater, le dialogue
est intense et fécond, les retours captivants, parfois teintés d’agressivité.
La manière dont Moyra Davey dispose parfois ses œuvres dans l’espace
d’exposition confère à sa série Subway Writers [Écrivains du métro] (2011)
une composante temporelle particulière. « Les images de navetteurs absorbés
dans leur activité d’écriture sont pliées, parsemées de ruban adhésif coloré
et de timbres et, pour insister sur leur nature modeste et tactile,
elles sont simplement épinglées à même le mur, avec les marques
de leur voyage. Dans ses photographies, ses écrits et ses films, l’artiste explore
souvent le processus créatif lui-même dans une démarche autoréflexive. »
(Amélie Van Liefferinge & Catherine Mayeur)
Urs Stahel